Covid-19 : Le témoignage poignant de Rose, aide-soignante en EHPAD

Covid-19 : Le témoignage poignant de Rose, aide-soignante en EHPAD

Ça va être brouillon parce que je veux pas construire ce qui va suivre. Ça pourra être “violent ” pour certains. Peut être a éviter de lire pour ceux.celles qui ont perdu des proches.


Ça va parler Covid. Et pas chiffre. Juste humains.

Et ressentis

Je voulais me faire vacciner. Je n’attendais que ça.

On a eu les vaccins. Dans une maison ou on n’avait jamais eu de Covid. On en avait bien quelques-uns qui l’avaient eu. On se disait que ça nous aiderait à contrôler l’épidémie si besoin.

On a été vaccinés. Presque tous les résidents et peut être moitié du personnel.
On y croyait. On était heureux. On avait tenu bon.

Et puis. Les premiers positifs peu de temps après les vaccins. Chez des non vaccinés.

On les a transférés en unité montée sur place. On a échangé des chambres à l’arrache.

Ils sont dans les photos des autres. Pour certains dans les habits des autres.

Très vite, on a vu qu’on allait en perdre. Des refusés ( à juste titre) par l’hôpital. Qui en a pris d’autres

Certain.e.s ne sont pas revenu.e.s. Andrée. Pour les autres. Un jeu de chaises musicales. A j7, ça repart. D’autres arrivent. L’unité c’est une petite dizaine de lits. Quasiment tous sous oxygène. Il fait chaud. Ça a un coté service. Mais sans en avoir toujours les moyens.

Le reste. C’est plus du ressenti. Des moments. Parce que tout raconter n’a pas vraiment de sens.

C’est un appel à 22h pour apprendre à une femme que son mari a été testé positif. Qu’il est changé de chambre et sous oxygène. Mais que… « Oui. Il a assez souffert. Faites ce que vous pouvez pour qu’il soit bien ». Là, ça reste plus « facile ». On sait où en est ce monsieur. Et oui. Tenir à eux, c’est quelquefois vouloir qu’ils partent bien.

C’est ce qu’on a fait. Un SMS de collègues m’a averti hier qu’il était parti. Henri.

Pour d’autres. Testés négatifs un jour. Positifs peu après. « Le Covid, c’est thrombogène » Tu m’étonnes.

AVC massif avec test positif. 24h. Pas le temps d’avoir d’autres symptômes.

Laissé la famille « profiter ». Jouer l’idiote quand ils demandent comment les soins vont se passer.

« Je sais pas. Faut que je vérifie ». « Les habits ? Je sais pas ».

Une fille a malheureusement fini par comprendre.
« Vous savez et vous ne voulez pas dire. D’accord. On arrête les questions ».

Comment expliquer que les soins ce sera une mise en housse. Comment expliquer que oui, la tenue ce sera le pyjama.

J’ai quand même changé la protection. Petite toilette. Je pouvais pas ne pas le faire.
C’était impossible. Et en me débrouillant pour que ce soit sans ma jeune collègue.

Ensuite ? Pas le temps de réfléchir. Les autres attendent.

Une chute. Âllo le 15 ?

D’ailleurs. En passant. Merci aux gens de leur gentillesse. Le 15 (arm et régulateur ) les Docs SOS, les ambulanciers ( et même les pompiers et les autres).

Vos mots n’ont pas de prix dans ces situations.

Donc 15. Transfert du papi chuteur.
Entretemps. Oups. Ça désature. Pour ceux qui connaissent pas. On doit être au delà de 95 % . Moi je les tolère à 92. Là, 75 %. Sous 5 l aux lunettes. Je ne suis qu’AS. Mais la plus âgée.

J’ai pris des décisions. Peut-être pas les bonnes.

Passage au masque. Puis rappel au 15. Non c’est pas le même.

Les ambulanciers? Ils sont rentrés tout seuls. Les cambrioleurs ne sont plus une peur. Qu’ils viennent. ( ça serait peut être bon de se passer les nerfs ? ).

Ma collègue, jeune, aussi débordée que moi.

Oui parce qu’il y a les 75 autres.

Elle pleure. Je le vois à ses épaules. Je lui glisse un mot.

On est dépassés. Mais faut tenir.

Les ambulanciers seront adorables. J’ai oublié vos prénoms. Mais je vous reconnaîtrai. Vous avez su nous dire des mots qui aident.

Prévenir une épouse. « Votre mari est parti à l’hôpital. Ça va mais il est tombé »

Moi. . Je me suis cachée dans un escalier pour pleurer 2 minutes. Je devais tenir pour ma collègue. Alors je me suis laissée 2 min. Pas plus.
Les autres attendent toujours.

Repartir.

Tenir une main. Rassurer une autre. « Vous avez attrapé un petit virus. Ça va aller » Ou pas. Mais on sait pas. On peut pas savoir à l’avance. Alors quoi?

C’est vrai qu’ils ne meurent pas tous. Heureusement. Sur la soixantaine, on a déjà plusieurs décès. Mais pas tous.

Alors on donne le même espoir à tous.

En mentant s’il le faut. Un petit virus. Ça va aller.

On est à j++. On a déjà perdu plusieurs résidents. D’autres vont suivre.

J’ai des SMS de collègues. Abattues. Certains mots font mal.

« C’est inhumain de les mettre en housse comme ça »

Inhumain de dire aux familles : « ça va, il est apaisé »

On aimerait en être sûre. Des fois on doute. Mais on ne peut pas le dire. On doit tenir.

On doit protéger ceux qui restent aussi. Ne pas démoraliser les positifs qui tiennent.

Alors il faut sourire. Sous le masque, les lunettes.

Il faut sourire et trouver des astuces. Moi je chante. Faux, mais je chante.

Il faut aussi quelquefois oublier. Oublier qu’on sort d’une chambre d’un autre. Parti.

Oublier cette chambre devant laquelle on passe sans rentrer.

Un décès. Il y a 48 h. Le corps est encore là.

Les pompes funèbres débordées. 48 h de délai.

Alors on essaie de ne pas y penser. Entre 2 qui se battent pour vivre, ce corps. Cette housse.

Et puis les « ronrons » et les bip bips. C’est pas des pousses seringues. Juste les extracteurs. Quelques perfs.
La chaleur. Ça permet d’ouvrir.

Les peurs ont changé. On n’a plus peur des cambrioleurs. Tout ouvert devient la norme.

Aérer. Aérer. Aérer.

Notre binôme est le seul avec 0 cas. Beaucoup de collègues malades. Ça, on ne compte plus. Déjà que j’aime pas les chiffres.

Pour l’instant on tient. On aura bientôt la 2e dose.

Si on reste négatif.

La seule chose qui nous fait tenir c’est de ne pas penser à tout. On ne veut pas penser au jour où tout le monde aura repris sa chambre et où on verra les chambres fermées.

On ne veut pas lire la liste complète des noms manquants. Partis.

On ne veut pas penser à ceux qui vont suivre.

On veut juste penser à la joie de revoir nos familles. C’est lâche.

Mais parce que derrière 400 morts par jour, nous on a des prénoms. Des visages. Des histoires.

Bref. Peut6être que je reviendrai dessus. Peut-être pas.

Merci à toutes et tous. Pour vos mots. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ça aide. Alors
Merci.

Un texte de @rosedeb_ publié sur Twitter le 14 février 2021